L’IA au cœur de la conservation : entre illusion et protection
L’IA au cœur de la conservation : entre illusion et protection
Qu’elle intrigue, indigne ou émerveille, l’IA ne laisse pas indifférent. Une ambivalence s’installe, et son application liée à la conservation en est un exemple flagrant. D’un côté, les images générées par l’IA brouillent notre perception de la nature : animaux aux comportements improbables, scènes spectaculaires ou inquiétantes, si réalistes qu’elles finissent par semer le doute sur ce qui est vrai ou non. De l’autre, elle peut nous aider à accomplir des choses extraordinaires en termes de prévention et de protection de la nature. Alors, comment régler ce paradoxe ?
Quand on ne croit plus ce que l’on voit
Il y a quelques mois, nous avons publié une vidéo impressionnante prise par l'une de nos caméras-pièges sur l’île de Sumatra : un tapir marchant innocemment, poursuivi par deux jeunes tigres. Les partages, likes et commentaires ont immédiatement fusé. Parmi eux, certains nous ont étonnés en exprimant un doute : « This is AI » ou « Fake ».
Pourtant, ces images étaient bel et bien authentiques. Simplement, elles étaient rares.
Quelques mois plus tard, une autre observation exceptionnelle, en Thaïlande cette fois : une tigresse suivie de ses cinq (!) petits - une portée compte généralement deux à quatre petits. Là encore, rebelote : des internautes ont mis en doute l’authenticité des images.
Au-delà du fait qu’en tant qu’ONG scientifique de protection de l’environnement, solide de 60 ans d’expérience et d’expertise, nous ne partagerions jamais de fausses images (surtout en les présentant comme des vraies), ces réactions illustrent une évolution récente : face à des images spectaculaires, le réflexe de suspicion s’installe.
Quand l’IA transforme notre perception de la nature
Quiconque passe un peu de temps sur internet, sait que les images générées par l’IA sont légion. Certaines sont si bien faites qu’il devient difficile de distinguer le vrai du faux. « Aujourd’hui, on peut avoir de très belles images générées par l’intelligence artificielle. Même moi, je doute parfois si l’image est vraie, ou si elle a été générée ou améliorée », explique notre bioingénieure Céline de Caluwé.
D’un côté, il y a les images idéalisées (des animaux aux comportements improbables, des scènes spectaculaires), créant des attentes irréalistes. « Que dire des ratons laveurs qui font des saltos sur un trampoline – le danger est que ces images très « cools », mais non réalistes, concurrencent la vraie nature : subtile, fragile complexe… Et aussi très belle, mais seulement si on l’observe avec patience et humilité. », insiste Céline de Caluwé.
D’un autre côté, certaines images sensationnalistes, parfois trompeuses, peuvent susciter une peur injustifiée de la nature sauvage. On pense par exemple à ces images fallacieuses de tigres venant arracher un bébé des bras de sa mère, ou de lions qui débarquent dans une ville d’Asie.
Cette évolution participe à distordre notre perception de la nature et de sa complexité, dans un contexte où les humains sont déjà de plus en plus déconnectés de la vie sauvage.
Quand l’IA devient un allié de la conservation
À côté de ce brouillage de perception, il existe une autre réalité. Paradoxalement, l’intelligence artificielle est aujourd’hui devenue un outil clé pour la protection de la biodiversité.
- Analyse des caméras pièges
Les caméras pièges que l’on place au cœur des zones que l’on veut étudier et protéger génèrent des millions d’images. L’IA permet désormais de trier automatiquement ces données, réduisant considérablement le temps d’analyse et facilitant l’identification des espèces.
- Prévention des conflits humains-faune
Certains systèmes peuvent alerter lorsqu’un animal (comme un léopard des neiges ou un éléphant) s’approche d’une zone habitée, contribuant à limiter les interactions dangereuses.
- Suivi de la biodiversité
Des dispositifs acoustiques (comme l’Audiomoth ou l’Hydromoth) couplés à l’IA permettent d’identifier des espèces à partir de leurs sons, en forêt ou dans la rivière.
- Lutte contre la déforestation
Le projet Forest Foresight, développé notamment par le WWF-Pays-Bas, permet de prédire les risques de déforestation jusqu’à six mois à l’avance, avec une précision annoncée d’environ 80 %, en combinant données environnementales et images satellites.
- Lutte contre le braconnage
Des outils comme PAWS (Protection Assistant for Wildlife Security) utilisent l’analyse de données pour optimiser les patrouilles anti-braconnage.
Si ces technologies sont très prometteuses et permettent d’accélérer la collecte de données, elles ne remplaceront jamais les recherches et actions humaines.
« Nous ne pouvons déjà plus nous passer de l’IA, qui est extrêmement utile. Mais nous ne devons pas oublier le revers de la médaille : d’une part, l’énorme quantité énergétique nécessaire à son fonctionnement – qui souvent, n’est pas pris en compte. Par exemple, quand on fait attention aux coûts énergétiques des projets, on va naturellement limiter les déplacements en avion par exemple. Mais il n’y a pas encore de restriction sur l’utilisation de l’IA. D’un autre, la question de notre résilience : que peut-on encore faire sans IA ? Pourrait-on encore s’en passer ? », demande Céline de Caluwé.
Une technologie à double tranchant
L’IA a donc deux visages. Elle peut tromper nos sens au point de brouiller notre perception de la nature, ou nous offrir des informations et analyses extrêmement pointues pour nous permettre de mieux la connaître et la protéger.
Tout l’enjeu se situe entre les deux : il nous faut garder un regard critique. Vérifier la source d’une image, comprendre son contexte, et, en cas de doute, croiser les informations permet de mieux distinguer le réel du généré. Mais il s’agit aussi d’apprendre à utiliser cette technologie avec parcimonie, seulement quand elle est nécessaire, tout en conservant notre capacité à observer, interpréter et comprendre le vivant par nous-mêmes.
Car plus que jamais, protéger la nature suppose aussi de savoir comment la regarder.
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