Loups en Belgique : trois questions pour comprendre la prédation et mieux cohabiter

Loups en Belgique : trois questions pour comprendre la prédation et mieux cohabiter

Les loups en Belgique suscitent des réactions contrastées, entre peur et fascination. Pourtant, la prédation est un phénomène naturel et crucial pour l’équilibre de l’écosystème. Et l’expérience a montré que des solutions efficaces existent pour réduire les conflits avec les élevages. Voici trois questions clés pour comprendre pourquoi les loups attaquent les troupeaux, pourquoi les éliminer n’est pas toujours efficace, et comment améliorer la cohabitation.

Il y a quelques jours, une image funeste se répand dans les médias belges : Noëlla, mère de la première meute à s’être établie en Belgique après plus de 100 ans d’absence, est morte. Cette nouvelle ne laisse personne indifférent : d’un côté, la tristesse et la colère de celles et ceux qui considèrent que nous n’avons pas assez fait pour la protéger. D’un autre, le soulagement de ceux qui craignaient sa présence.

C’est aussi l’occasion de déterrer les griefs passés, de rappeler les carnages qu’ont pu engendrer certains loups téméraires. On évoque les moutons éventrés, le sang partout. Ce récit réveille des peurs anciennes, enfouies et ancrées dans notre inconscient collectif depuis l’enfance : le loup est un prédateur diabolique, cruel. Et de se demander : l’animal a-t-il sa place au sein de notre société ?

Et si ces histoires racontaient autre chose ? Derrière la cohabitation difficile, se cachent en réalité une combinaison de facteurs… dont nous, humains, sommes en partie responsable

Pourquoi les loups tuent-ils plusieurs animaux dans les élevages ?

Les scènes d’un loup dans la bergerie comme d’un renard dans le poulailler semblent d’une violence incommensurable. Et de se demander, pourquoi cette boucherie, si ce n’est même pas pour se nourrir de tous les animaux tués ?

Une partie de la réponse vient de la perturbation de l’instinct de prédation. En pleine nature, lorsqu’un animal chasse, une proie est capturée tandis que les autres fuient. Le prédateur suit alors un cycle simple : chasse, capture, repas.

Dans un enclos, les choses ne se passent pas de la même façon. D’une part, les animaux domestiques sont confinés dans un espace clos : impossible de fuir, les bêtes s’affolent. Ce chaos perturbe le prédateur qui, au lieu de ne tuer que la proie destinée à être mangée, en tuera plusieurs.

D’autre part, les espèces domestiquées comme les moutons ne sont plus des proies « naturelles ». Elles ont été génétiquement sélectionnées, au fil des siècles, pour leur docilité. Même si elles se trouvaient en liberté, elles ne seraient plus capables ni de se défendre ni de fuir habilement, à l’inverse de leurs ancêtres. Et servent donc, malgré elles, de repas bien plus facile que les proies de la forêt.

Enfin, un dernier élément intéressant à méditer… « Que le sang d’une proie tuée par un loup nous choque à ce point démontre aussi une fois de plus notre déconnexion à la nature. On a appris à détourner les yeux, mais la prédation en elle-même est naturelle et essentielle », insiste Corentin Rousseau, biologiste au WWF-Belgique.

Pourquoi ne pas éliminer les grands prédateurs ?

Rares sont les personnes qui seraient d’accord d’éliminer complètement des espèces majestueuses comme le tigre, le lion ou le jaguar, sous prétexte qu’ils peuvent se montrer dangereux. Mais c’est encore un autre effort que de les accepter près de chez soi… Et nous en revenons donc à la question du loup (qui, rappelons-le, ne représente pas une menace pour la vie humaine).

Récemment, le Conseil de l’Europe a modifié la Convention de Berne pour affaiblir le statut de protection du loup (de « strictement protégé » à « protégé »), donnant plus d’autonomie à chaque État membre dans sa gestion de la population de loups. Une fausse bonne idée selon nos expert·es, et ce pour plusieurs raisons.

  • Tuer les loups n’est pas forcément efficace pour limiter la prédation

Tuer un loup d’une meute la désorganise. Les individus sont moins nombreux, mais la prédation ne diminue pas forcément ; au contraire, elle peut parfois l’exacerber. « Une meute de loup est organisée comme une famille, avec des parents qui mènent le groupe et les louveteaux qui suivent. Or, si les jeunes loups perdent leurs repères, si la meute s’éparpille, ils peuvent être moins efficaces à la chasse, et se rabattre sur des proies faciles : les animaux d’élevage. »

De récentes études scientifiques suggèrent que d’autres méthodes non léthales (comme les clôtures anti-loups) sont bien plus efficaces pour réduire les dégâts.

  • C’est délétère pour l’environnement

« Chez nous, le loup est le seul grand prédateur de l’écosystème ; son rôle est donc primordial. L’éliminer revient donc à enlever à la nature tous les services qu’elle lui rend », rappelle Corentin Rousseau.

Tout d’abord, le loup a un rôle sanitaire sur sa proie : il « nettoie » la forêt des individus les plus faibles, vieux ou malades, évitant donc la prolifération de maladies potentielles. Indirectement, les populations de proies évitent des épidémies grâce à la présence du prédateur.

Il a ensuite un rôle comportemental : en présence du loup, les herbivores vont éviter certaines zones, et moins s’attarder aux mêmes endroits. Cela participe à la régénération de la forêt. « Dans les Hautes-Fagnes, avant l’arrivée du loup, certaines zones étaient clôturées pour que les chevreuils et les biches ne les grignotent pas. Ce n’est désormais plus nécessaire, puisque le loup se charge de leur dispersion », explique Corentin.

Enfin, dans nos forêts, la mortalité des herbivores est principalement due à la chasse : chaque année, plus de 50 000 animaux sont ainsi enlevés pour être mangés par les humains. Or, le loup laisse les restes de ses proies derrière lui, ce qui nourrit une partie de son écosystème. « Ces carcasses servent de garde manger à toute une panoplie d’espèces, comme les mésanges, les charognards, les insectes. Dans le Limbourg, le grand corbeau, qui avait disparu, est revenu dans la zone de présence du loup », précise Corentin.

Bref, le loup a un effet bénéfique sur tout son écosystème - et donc aussi à notre environnement à toutes et à tous.

Comment changer notre regard sur la nature ?

Dans certaines régions où le lien entre humains et animaux sauvages n’a jamais été rompu, les choses sont vues d’un autre œil, tout naturellement.

Tamara Tesakova, une éleveuse de la région sauvage de Horehronie en Slovaquie raconte comment elle vit aux côtés des loups, des ours et des lynx : « Je n'en ai pas peur, je les apprécie vraiment – et pour moi, cela a aussi une certaine valeur de vivre dans un pays où nous sommes entourés d'animaux sauvages et surtout de grands carnivores. Mais je n'ai pas peur, car je pense qu'ils ne représentent aucun danger pour nous, les humains. Ils vivent ici, autour de nous, et font partie de ce pays, avec tous les aspects positifs et négatifs que cela implique. »

Évidemment, les pertes sont loin d’être anodines pour les éleveurs et les éleveuses. Mais si l’on écarte la solution léthale, toute une série d’autres solutions solidaires émergent, qui aident les éleveurs et éleveuses à éviter les pertes, ou à être compensé·es le cas échéant. Dans les Carpates par exemple, on fait appel à des races de chiens de protection et on installe des poubelles hermétiques aux ours,. La Belgique n’est pas en reste avec la création de la Wolf Fencing Team Belgium (une initiative de Natuurpunt, WWF-Belgique et Natagora), qui installe des clôtures dissuasive aux loups d’une efficacité redoutable. « C’est simple : là où les clôtures sont installées, aucun loup n’est parvenu à passer », annonce Corentin Rousseau.

Certes, l’investissement est conséquent, mais en faisant le choix de vivre avec la nature plutôt que contre elle, il devient possible d’inventer une cohabitation plus apaisée, fondée sur le partage d’un même territoire avec les animaux sauvages.

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