Et si le retour des prédateurs protégeait les forêts au Moyen-Atlas ?
Et si le retour des prédateurs protégeait les forêts au Moyen-Atlas ?
Trop d’herbivores, pas assez de prédateurs : voilà ce qui fait vaciller l’équilibre écologique des majestueuses cédraies du Moyen-Atlas marocain. Pour mieux comprendre comment le restaurer, des scientifiques traquent deux prédateurs aussi discrets qu’essentiels : le caracal et le serval. Sont-ils encore présents dans ces forêts ? La réponse pourrait déterminer l’avenir de l’écosystème.
Dans le parc national d’Ifrane, au cœur des forêts du Moyen-Atlas au Maroc, Hicham et ses collègues écogardes finissent d’installer l’un des vingt pièges photographiques à un arbre. Une fois l’appareil solidement fixé, Hicham observe autour de lui, cherche quelque chose. Son regard se pose sur une grosse pierre, qu’il déplace de façon à la faire apparaître dans le champ de l’appareil photo. De son sac, il sort ensuite deux petites fioles mystérieuses contenant du liquide, qu’il penche délicatement. Quelques gouttes atterrissent sur la pierre : il s’agit d’urine de caracal (Caracal caracal) et de serval (Leptailurus serval) récupérée d’un zoo. Un étrange tableau donc, mais qui pourrait répondre à une question essentielle : reste-t-il, oui ou non, de ces prédateurs dans la région ?

« Les félins sont des animaux curieux. S’ils sentent de l’urine d’autres félins, ils vont s’en approcher. En cas de présence de caracals ou des servals dans le coin, ils devraient donc se diriger droit devant nos caméras pour renifler la pierre ! », explique Hicham Elgatem, écogarde qui travaille pour notre partenaire, l’organisation Living Planet Morocco. Une ruse utile, sachant que ces prédateurs farouches et nocturnes se laissent rarement observer à l’œil nu.


Pourtant, des habitant·es témoignent régulièrement en observer encore. Mais sans preuve scientifique, aucune mesure adéquate ne peut être prise. « Jusqu’à présent, nous ne les avons pas encore aperçus, mais nous ne baissons pas les bras. Nous avons trouvé de nombreuses autres espèces : des loups dorés d'Afrique, des renards roux, des genettes et des chats sauvages d'Afrique… Ce sont donc bien des félins, après tout ! », se ragaillardit Saleh Boudaoud, l’un de ses collègues.

Les prédateurs, maillons indispensables de la chaîne
Savoir quels prédateurs vivent dans ces forêts est essentiel pour pouvoir rétablir à terme l’équilibre de l’écosystème. Car la Réserve de Biosphère du Cèdre de l’Atlas (RBCA) est un endroit exceptionnel : elle abrite les trois quarts des cèdres de l’Atlas de notre planète. Ces majestueux conifères protègent notamment de l’érosion le sol sur lequel ils poussent. Mais cette fonction cruciale est aujourd’hui en danger.
Les cèdres de l’Atlas ne mettent pas moins de cent ans (!) avant de porter leurs premiers fruits et de pouvoir se reproduire. Atteindre cet âge canonique n’est pas une mince affaire : les moutons, les chèvres et les herbivores sauvages raffolent tous des pousses des jeunes cèdres, qui ne sont pas encore assez robustes pour survivre à ce « grignotage ».
Et les herbivores sauvages abondent dans la cédraie de l’Atlas. Dans une forêt en bonne santé, chaque espèce a un rôle à jouer : les herbivores dispersent les graines des fruits qu’ils mangent et contribuent ainsi à la régénération de la forêt. Les prédateurs maintiennent quant à eux l’équilibre des populations d’herbivores. Mais dans cette forêt, il y a un manque criant de prédateurs : en leur absence, le nombre d’herbivores augmente, les jeunes cèdres de l’Atlas n’ont aucune chance de survie, et la régénération naturelle de la forêt en pâtit directement.
Et lorsque les cèdres de l’Atlas disparaissent, la protection qu’ils offraient au sol disparaît elle aussi, la couche d’argile laisse alors place à un substrat nu et rocheux sur lequel rien ne pousse. Le changement climatique accélère encore ce processus : la sécheresse persistante affaiblit les arbres et rend la forêt plus vulnérable aux incendies. La pression est en train de devenir trop forte…

Des réintroductions de prédateurs ?
Pour rétablir l’équilibre écologique, il est en premier lieu nécessaire d’avoir une vision d’ensemble de tous les animaux sauvages qui vivent dans la cédraie, de la taille de leurs populations et des pressions qu’ils subissent. « On ne peut pas protéger ce que l’on ne connaît pas », précise Oussama Abaouss, chef du programme de biodiversité de Living Planet Morocco, l’un des trois parcs nationaux de la RBCA. « Nos écogardes se rendent donc chaque jour sur le terrain pour collecter des données, soit par observation directe, soit à l’aide de pièges photographiques. »
La présence de prédateurs étant un élément clé pour rétablir l’équilibre écologique du parc, leur réintroduction est donc aujourd’hui envisagée. « Les caracals et les servals seraient un bon choix : ils font déjà partie de cet écosystème, et en tant que félins de taille moyenne, ils seraient facilement acceptés par les communautés locales, contrairement aux grands prédateurs comme les léopards », explique Oussama.
Prochaine étape, la réintroduction ? « Nous voulons d’abord nous assurer que les caracals et les servals aient bien complètement disparu du parc », précise Oussama. « Car si l’ANEF (Agence nationale des eaux et forêts, ndlr) réintroduisait des individus, ils proviendraient d’Afrique subsaharienne, un habitat bien différent du Moyen Atlas : les espèces y ont donc évolué autrement. Or s’il s’avérait que des caracals ou des servals indigènes étaient encore présents ici, il serait essentiel de préserver leur spécificité, et donc d’éviter tout croisement avec des animaux réintroduits. Dans ce contexte, l’absence de détection sur les pièges photographiques constitue en soi un résultat important : si nous ne voyons toujours pas de caracals ou de servals sur nos pièges photographiques, l’ANEF pourra commencer à réaliser des études en vue de réintroductions. À l’inverse, leur détection serait bien sûr une excellente nouvelle, mais impliquerait des recherches complémentaires. »
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