Accueillir les amoureux des tigres sauvages, un gagne-pain qui s’émiette

Accueillir les amoureux des tigres sauvages, un gagne-pain qui s’émiette

Autour des parcs nationaux, les communautés vivant habituellement du tourisme souffrent des conséquences de la crise sanitaire. Résultat, les parcs sont moins protégés et la pression humaine y augmente. Nous sommes partis prendre la température dans les villages bordant le parc Chitwan, au Népal, qui abrite une solide population de tigres sauvages. 

«Avant le « lockdown » dû à la crise de la COVID-19, notre famille d'accueil se portait beaucoup mieux que je ne l'avais jamais imaginé », explique Som Maya Pun, qui dirige une famille d'accueil du village d'Ayodhyapuri, à la lisière du parc national de Chitwan, au Népal. « Nous n'avions même pas une seconde pour nous, et maintenant nous sommes sans emploi. Nous sommes juste assis ici, à attendre… »

Depuis quelques années, Som Maya Pun et sa famille accueillaient, comme 16 autres résidences de son village, des touristes en quête d’authenticité et de nature immaculée. Le parc de Chitwan offre en effet la possibilité d’observer de nombreux animaux sauvages asiatiques dont le tigre ; il s’agit d’ailleurs du premier parc au monde à avoir reçu une accréditation pour ses efforts de conservation des tigres.

Mais à la suite de la fermeture des frontières et des mesures de confinement, tout ce château de cartes durement érigé s’est effondré. Alors que les invités restent chez eux, les familles d'accueil népalaises souffrent des pertes économiques.

Le spectacle est désolant. Les groupes d'accueil, qui faisaient généralement la queue à l'entrée lorsque les invités arrivaient, n’ont plus personne à accueillir. Les artistes, qui autrefois éduquaient les touristes sur les cultures locales par le biais de chants et de danses, ont perdu leur public. Les lits, autrefois réservés au maximum de leur capacité, sont vides. Et les responsables de familles d'accueil, autrefois plein d'optimisme pour leur avenir, commencent à perdre espoir.

L'impact exact ? Pour Som Maya, il est difficile à quantifier et à exprimer. « Que pouvons-nous dire ? Je pense qu'il n'y a pas de mots », déplore-t-elle.

Rien que dans le paysage de l’Arc du Teraï, où le WWF soutient des séjours chez l’habitant et la sauvegarde de l’habitat du tigre, les 414 chambres vides des communautés touchent plus de 204 ménages. Par ailleurs, 400 autres emplois liés à ces séjours, comme la production de fruits et légumes, de lait et de viande, sont également lourdement affectés.

Globalement, les initiatives communautaires reposant sur le tourisme de nature connaissent des retombées négatives sans précédent dans tout le pays, plaçant les moyens de subsistance de millions de personnes dans un état d'incertitude.

Une mauvaise nouvelle pour les populations et la nature

L'industrie du tourisme au Népal génère 95 % des revenus des parcs naturels, dont 30 à 50 % sont réinjectés dans le développement des communautés locales qui les bordent. L’effondrement du tourisme va donc non seulement compromettre la croissance économique locale, mais elle aura également un impact sur la gestion des parcs.

Selon Rajendra Suwal, qui travaille sur l’écotourisme au WWF-Népal, les conséquences de la crise seront catastrophiques, à la fois pour la population et pour la nature. « L'écotourisme a joué un rôle indispensable dans la relance des économies locales, en particulier pour les communautés vivant dans les zones tampons des zones protégées du Népal », explique-t-il. « Ce que nous avons constaté, c'est que les bénéfices générés par les séjours en famille permettent aux chefs de communauté de reconnaître les avantages directs de la conservation et, ainsi, contribuent à faire comprendre l’importance de la protection des animaux sauvages dans leurs communautés. »

Or, la pression économique collective risque de ne laisser d'autre choix aux communautés que de dépendre des forêts pour leurs sources d'énergie (par exemple, le bois de chauffage). Cette tendance a d’ailleurs déjà été clairement remarquée dans les parcs protégés du Népal, en particulier ceux qui abritent des tigres. Rien qu’au premier mois de « lockdown » (24 mars - 24 avril), il y a eu plus de cas de criminalité liée aux forêts que les 11 mois précédents réunis !

Les experts avertissent que cette croissance de l'activité illégale liée aux forêts - sur fond d'incertitude économique mondiale croissante - pourrait inciter les braconniers à tirer profit de la crise, mettant encore plus en danger les espèces les plus vulnérables du Népal, comme le tigre.

Cette situation fait donc courir un risque d’effondrement des efforts de restauration en cours sur plus de 1,3 million d'hectares de forêts essentielles, et aux décennies d'efforts de conservation mondialement reconnus.

Ne pas baisser les bras

En temps normal, Dhan Maya Mahato accueille aussi des visiteurs dans sa maison à Amaltari, un autre village qui borde le parc national de Chitwan. Lorsque le Népal a annoncé la fermeture du pays le 24 mars dernier, Dhan Maya Mahato a réagi au quart de tour, s’est fabriqué un masque et s’est immédiatement attelée à une liste de tâches toujours plus longue sans baisser les bras.

« Malgré notre situation financière, nous avons fait beaucoup de travail », dit-elle, en expliquant en détail comment elle a décoré les huttes avec de l'art indigène Tharu pour que les futurs visiteurs puissent en profiter. Elle et d’autres membres de son village ont également mis en place de nombreuses mesures pour empêcher toute propagation du virus dans leur communauté.

Et au-delà de ces mesures mises en place pour son village, ils ont par ailleurs agi pour la nature.

« Conscients de la façon dont la faune peut être affectée pendant cette période, nous avons fait équipe pour construire des sources d'eau pour les animaux dans la forêt communautaire voisine de Gundrahi Dhakaha », explique Dhan Maya. « C'est une petite contribution pour la nature ».

Elle ajoute que son expérience dans la gestion des séjours en famille d'accueil a eu des effets transformateurs sur sa vie - à la fois visibles et non visibles.

« Avant la COVID-19, le programme d'hébergement en famille d'accueil fonctionnait si bien qu'il a permis le développement de notre village et, par conséquent, d’améliorer nos vies », dit-elle. « Il a renforcé la capacité des gens à mener des projets tout en nous montrant l'importance de la conservation de la nature ».

Bien que ses aspirations soient temporairement mises de côté, Dhan Maya précise que son esprit n'a pas été accablé par l’absence des invités.

Son message aux touristes du monde entier qui ont dû annuler leur projet de visite au Népal cette année est simple : restez en sécurité, rêvez maintenant, et visitez plus tard.

« Où que vous soyez, assurez-vous de vous isoler, de rester en sécurité et de garder le moral pendant cette période difficile. Quand tout cela sera terminé, je me réjouis de vous accueillir à nouveau pour que vous puissiez voir la diversité de notre faune et apprendre à connaître nos vies dans ce village unique ».