Course contre la montre - Impressions en provenance du front de la déforestation

09/06/2017 12:20pm - alimentation

La viande serait-elle responsable de la déforestation en Amazonie ? So nineties, dites-vous ? Attendez que je vous décrive la situation de cette nouvelle zone clé de laquelle je reviens. Exploitation forestière illégale, cultivateurs désabusés et intérêts colossaux y vont bon train. Et « last but not least », c’est notre alimentation qui est au cœur de cette problématique. Bienvenue au cœur du Cerrado brésilien - par Elly Peters, experte alimentation, WWF-Belgique.

Au cours de ces 16 dernières années, je me suis rendue régulièrement au Brésil. Ce qui m’a toujours fascinée en tant qu’Européenne, c’est qu’il est possible de sillonner l’intérieur du pays des heures durant sans rencontrer la moindre présence humaine. Seule se déploie la savane, interminable, avec ses multiples arbres bas et arbustes. C’est ce qui a toujours caractérisé le Cerrado, situé dans la partie intérieure nord du gigantesque territoire brésilien.

En mars de cette année, je me suis rendue dans une région du Cerrado qui se nomme Matopiba et qui se trouve au croisement de quatre états fédérés. Ce voyage m’a fait l’effet d’une claque. Au lieu d’y trouver un paysage naturel riche et varié, je n’y ai vu qu’un tapis de verdure monotone s’étalant à perte de vue. Comme une sorte de désert vert. Étant donné que l’agriculture européenne, qui se développe depuis des millénaires, se répartit les parcelles disponibles sont en fonction de différentes attributions, nos champs paraissent ridiculement petits au regard de ces gigantesques exploitations agricoles brésiliennes. En outre, en Europe, les champs sont souvent séparés les uns des autres par des parcelles boisées, des haies ou des murets de pierre. II est donc rare de voir des champs de plus de quelques kilomètres de large. En traversant la région de Matopiba, il en va tout autrement. Des kilomètres entiers sont consacrés à des parcelles sur lesquelles on ne trouve que trois sortes de cultures : du maïs, du soja et du millet. Seuls les différents stades de croissance des cultures brisent la monotonie.

Le Cerrado devenu nouvelle Mecque de l’agriculture intensive, la transformation des territoires naturels du Brésil est une nouvelle source de préoccupation. Le Cerrado s’étend sur quelque 2 millions de km², depuis l’Amazonie au nord jusqu’à la forêt atlantique à l’est et au Pantanal au sud-ouest. Ce biotope fortement méconnu concerne pas moins d’un tiers de la biodiversité brésilienne. Des races mythiques telles que le fourmilier géant ou le jaguar y ont élu domicile. Si ces forêts sont en majorité sèches, elles connaissent une brève saison des pluies durant nos mois d’hiver. Le rôle de cette région est crucial pour la situation hydraulique de tout le continent, car plusieurs rivières de l’Amazonie y trouvent leur source. Les espèces d’arbres indigènes jouissent d’un réseau de racines très profond qui permet de maintenir une importante quantité d’eau dans le sol. Il s’agit là d’un « service écosystémique ».

Jusqu’il y a peu, le Cerrado était en majeure partie vierge de culture industrielle. Ces 30 dernières années, les cultivateurs ont découvert comment exploiter ces sols infertiles. Ces nouvelles connaissances ont entraîné une déforestation à grande échelle au profit de cultures telles que le maïs, le sorgo et bien évidemment, le soja. La région de Matopiba est devenue la nouvelle destination des agriculteurs actifs dans l’élevage et la culture du soja afin de répondre aux demandes croissantes en soja et en viande de bœuf en provenance de Chine et d’Europe principalement.

Mais il subsiste dans la région des territoires préservés au sein desquels vivent des populations indigènes. Celles-ci vivent des fruits et des produits de la nature qui les entoure. De passage dans un village local, j’ai eu l’occasion de discuter avec certains habitants. Ils m’ont parlé des exploitations forestières illégales qui réduisent leur espace de vie et des agriculteurs qui déboisent autour des sources des rivières qui alimentent leurs territoires. Et lorsqu’ils se plaignent, il leur arrive de devoir subir les menaces de bandes armées (au Brésil, on déplore chaque année de nombreuses victimes parmi les militants écologistes). Les petits agriculteurs ont également peur de boire l’eau des rivières qui est désormais chargée de pesticides, alors que leurs puits s’assèchent.

Alors que nous roulions le long d’un champ de soja tout fraîchement semé, nous nous sommes arrêtés pour prendre des photos. Toutes les machines se sont alors arrêtées et nous avons senti le poids des regards menaçants tournés vers nous. Pourquoi ces agriculteurs étaient-ils si nerveux ? Plus tard dans la même journée, nous sommes passés devant une parcelle de terrain tout juste déboisée. Les racines des arbres arrachées du sol étaient encore légèrement vertes. C’était comme assister à une lutte contre la mort.

Qui se cache derrière ce système ?

À qui doit-on ces plantations gigantesques qui représentent plusieurs millions d’investissement ? La plupart des nouveaux propriétaires terriens dans la région sont issus d’états nichés au sud du Brésil et qui sont généralement plus prospères d’un point de vue économique. Des états qui ont déjà entrepris des modifications territoriales massives comme celles que connaît désormais la région de Matopiba. Heureusement, tous les agriculteurs ne sont pas logés à la même enseigne. J’en ai rencontré certains qui tentent de s’y prendre autrement. Ils expérimentent par exemple des techniques de production extensive qui allient la culture des végétaux à l’élevage de bétail sur le même territoire. Ils recherchent des alternatives aux cultures génétiquement modifiées et comprennent l’importance de travailler avec des parcelles qui sont déjà déboisées au lieu de déboiser de nouveaux terrains. Ce sont ces agriculteurs-là qui nous permettent de garder espoir.

Pourquoi ce problème est-il aussi le nôtre ?

Le Cerrado ne souffrirait pas si massivement d’une telle exploitation si la demande en viande n’était pas si importante. Nos bovins, volailles et porcins sont élevés au soja et au maïs. Il nous arrive même de manger du steak brésilien, et les Anglais sont friands de « corned beef » dont la viande provient principalement du Brésil. Devons-nous pour autant arrêter de consommer de la viande ? Allons-nous devoir cultiver et consommer nos propres aliments ? À long terme, il s’agit sans nul doute d’une partie de la solution. Nous ne pouvons sous-estimer le confort que cette agriculture à grande échelle au Brésil nous apporte, mais celle-ci doit être mieux répartie dès lors que l’alimentation de notre élevage ne peut se limiter à la culture de fourrages locaux.

Que pouvons-nous faire ? 

  1. Nous devons veiller à ce que le soja qui est cultivé aujourd’hui soit produit de manière plus responsable, à savoir sans transformation de la végétation naturelle, selon un usage responsable des produits chimiques et sans impact négatif sur la population locale. Les protéines animales (viandes et produits laitiers) que nous consommons doivent provenir d’élevages responsables.
  2. En tant que consommateurs, nous devons être conscients de la quantité de protéines d’origine animale que nous consommons. Moins est souvent synonyme de mieux !
  3. C’est maintenant que nous devons passer à l’action. Si nous continuons dans cette voie, il ne faudra pas 20 ans pour que le Cerrado ne soit plus qu’un beau souvenir. Le drame ne se joue pas sur le seul plan du tourisme… nous devons nous imaginer son impact global sur le régime hydraulique et les écosystèmes liés au Cerrado. 

 

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